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Le moulin des ombres

- Une pierre, comme une meule !

……

Un bloc rond d'un diamètre d'une quarantaine de centimètres vient d'être remonté, percé au centre, le bout de corde effiloché qui le relie attire l'attention.

Les gendarmes se penchent sur la découverte.

- La corde a séjourné nettement plus longtemps dans l'eau que le bout récupéré au cou du mort, elle est pourrie.

- Ce pourrait être le lest du premier noyé?

Ma suggestion est prise au sérieux mais agace le capitaine.

- Bien possible mais c'est à nous de  juger s'il vous plaît.

Je me replie de quelques mètres, il est préférable de garder une certaine distance en attendant de revenir à la charge au moment opportun.

D'autres immondices remontent du fond, des boîtes, des piquets de fer, des rouleaux de fil de fer, un inventaire à la Prévert.

- Une autre meule, plus grosse!

 Cette fois, c'est évident, le bout de corde est en meilleur état que le précédent.

- C'est bien le lest de l'inconnu, l'autre était probablement celui de Mangoni, même procédé, une meule et la corde.

Je peux m'approcher.

- La thèse du suicide concernant Mangoni tombe à l'eau.

Verlet se redresse et me toise.

- Vous faites de l'humour en toutes circonstances monsieur Passy, ne commencez pas à broder je vous prie, attendez mes instructions avant d'ameuter vos lecteurs. Bon admettons que la similitude est troublante, douze ans d'intervalle entre les deux cadavres, si nous arrivons à identifier le second nous aurons certainement résolu ce problème.

Pendant que l'engin termine son travail de dégagement, un fourgon de la gendarmerie vient se placer près des deux meules.

- Un coup de main pour charger la seconde.

La première avait été chargée sans trop de peine, la seconde était plus épaisse et nettement plus lourde.

- Un costaud l'assassin, ou ils étaient au moins deux.

- Ces meules proviennent de la menuiserie, tout comme la corde, allons faire un tour dans cette bicoque...monsieur le maire, vous nous donnez l'autorisation d'effectuer une perquisition ?

- Vous êtes tout à fait libre de vos mouvements, les héritiers n'ont plus tellement l'intention de revendiquer leurs droits sur ces ruines, ils se font tirer l'oreille pour payer les impôts fonciers.

La petite équipe remonte le chemin, je n'ai pas été invité mais je suis quand même le mouvement.

Les abords de l'atelier sont malaisés, le grand portail de bois est en décomposition, impossible de le faire bouger, le bas est amalgamé au sol et les gonds sont complètement rouillés. Quant à la cour, elle est envahie  de ronces et d'orties émergeant de piles de bois en décomposition.

- Passons plutôt par le logement.

Nous montons un perron aux pierres usées et moussues.

- Prenez les empreintes éventuelles sur la poignée de porte.

Nous attendons quelques minutes avant d'entrer dans l'habitation. Une odeur piquante nous accueille, le couloir est sombre, le parquet  cède sous notre passage.

Nous débouchons sur une sorte de coursive dominant l'atelier de menuiserie et descendons un escalier de chêne encore bien vaillant.

- Voilà du solide, rien de tel que notre bon chêne français.

Je suis bien d'accord avec l'officier, je me souviens d'un oncle menuisier qui vantait les qualités de ce bois.

 

Le local est dans un état lamentable, un véritable capharnaüm, des planches et des madriers encombrent le passage, les machines empoussiérées sont figées dans la rouille, un tapis de copeaux et de sciure recouvre le sol.

- L'atelier a été inondé à plusieurs reprises depuis son abandon, ce qui explique cet état, indique le Maire.

Des traces jaunâtres de différents niveaux se remarquent sur les  murs.

- Voici le monte-charge, la corde a été prélevée sur ce palan, il reste un morceau, ne touchez pas.

Un bout de cordage est posé sur un établi, près d'un ciseau à bois rouillé qui a dû servir à le trancher.

Un gendarme ramasse le tout et le glisse dans un sac en plastique.

- Les supports de meule sont là mon capitaine.

Un militaire sort d'un réduit annexe, en effet, deux bâtis sont côte à côte, orphelins de leur pierre, les axes de fer sont tordus.

- Un surhomme l'assassin, regardez le travail.

Encore une similitude.

Nous sortons de ce décor irréel, je suis le dernier. A mi-chemin de l'escalier je jette un dernier regard sur le chantier; j'essaye d'imaginer que durant des années, des hommes patients et travailleurs ont œuvré dans cet endroit, des scies ont chanté, des raboteuses ont vrombi, des coups de marteau ont résonné. J'éprouve toujours une certaine nostalgie en découvrant de tels lieux abandonnés à tout jamais, l'âme des compagnons plane encore au-dessus de cet atelier fantomatique.

Alors que les gendarmes s'apprêtent à partir, je fais un dernier tour vers le bief, la pelle a terminé sa besogne, le canal est propre, nos voix reviennent en écho.

- Vous auriez vu les carpes dans la vase, des maousses, nous les avons remises dans l'eau en aval.

- Il reste une pierre dans le fond.

- Oui, en effet... Marcel, donne voir un dernier coup de pelle, remonte-moi cet espèce de bloc.

Le bloc ressemble à un sac de ciment pétrifié, il éclate en morceaux dès son arrivée sur le chemin.

- Merde! des ossements...un petit crâne.

Je cours vers les gendarmes, les véhicules allaient démarrer.

 



05/03/2011
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