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Le bois des grives

Cette fois, je suis réellement perdu, avec ma mauvaise habitude de prendre des raccourcis, de me fier à mon sens inné de l’orientation. En supplément, le ciel est complètement bouché, la nuit commence à étendre son ombre sur la campagne environnante.

Ce n’est pourtant pas la première fois que je viens dans ce secteur rural, je pensais rejoindre une nationale rapidement mais j’ai tourné en rond sur des petites routes désertes, sans traverser le moindre village, sans voir la plus petite ferme, quand aux panneaux indicateurs, ils sont en majorité illisibles, criblés de chevrotines, les chasseurs bredouilles doivent se venger sur ces innocentes plaques de tôle.

Des champs à perte de vue, des prés immenses, mais qui exploitent toutes ces terres, où vivent les paysans ?

Faire demi-tour est risqué, la chaussée n’est pas assez large et elle est bordée de fossés profonds, je me souviens d’une mésaventure, il y a deux ans, quand ma voiture avait glissée dans un trou lors d’une manœuvre hasardeuse, heureusement, un agriculteur et son tracteur m’avaient tiré du pétrin, à part les pneus et les chaussures maculés d’une argile tenace, heureusement aucune autre conséquence.

Enfin, une possibilité, un chemin qui devrait me permettre de faire ce demi-tour sans risque. Je m’arrête pour juger de l’état de ce chemin, voir où je vais mettre les roues.

Un panneau indicateur en bois, l’inscription est à demi effacée, cette fois par les intempéries, mais je parviens à déchiffrer « ferme de la Tuilerie ». Tout de même, un lieu habité, du moins je l’espère, car je sais que de nombreuses fermes sont abandonnées dans la région, les agriculteurs construisent leur maison d’habitation en périphérie des bourgs et des hangars au milieu de leurs terres.

Il me semble apercevoir le toit d’un bâtiment émergeant d’un vallon et même une lumière, quatre cents mètres environs, je n’ose m’engager en voiture dans le chemin, un peu de marche à pied, seule solution.

Le chemin est bordé de gros arbres, il est humide, mais praticable… C’est bien une ferme, importante même, une grosse bâtisse centrale est entourée de bâtiments moins hauts, deux piliers monumentaux encadrent l’entrée, les deux battants du portail en fer sont ouverts, ils doivent l’être constamment, quelques herbes folles masquent leur base, une lampe est allumée en façade du corps de logis.

-Où allez-vous comme ça?

Une voix forte résonne dans la cour, une silhouette se dessine, j’explique mon problème.

-J’ai entendu votre voiture sur la route… Perdu ? Et vous voulez rejoindre la nationale ? Si vous continuez, vous arrivez à la station de pompage, aux réservoirs d’eau, la route ne va pas plus loin, vous devez faire demi-tour, passer sur un petit pont et prendre aussitôt la route à gauche, environ six kilomètres et vous y êtes.

Je m’approche, l’homme est grand, barbe grise épaisse, une casquette de toile vissée sur la tête.

J’entends une fenêtre s’ouvrir.

-Que se passe-t-il papa ?

Une voie féminine.

-C’est rien, un gars de la ville perdu dans notre cambrousse.

Le barbu se moque de moi, il accompagne cette phrase d’un rire déplaisant.

-Excusez-le monsieur, nous voyons peu de monde, votre intrusion chez nous est une surprise.

La dame est bien aimable, elle !

-Ma fille a raison, pardonnez-moi, nous vivons comme des sauvages, c’est vrai que nous sommes isolés, loin de tout et personne n’ose venir jusqu’ici.

-Le chemin me paraît carrossable pourtant.

-Ce n’est pas le problème…

-Papa, aide ce monsieur, indique lui la route, il est pressé.

L’homme a envie de parler, sa dernière phrase est probante.

-Permettez-moi de me présenter, Laurent Passy, journaliste à la Gazette Républicaine.

-Monsieur Passy…Je lis vos articles, nous sommes abonnés à votre journal, nous le recevons par la poste…Nous avons une boite à lettres au bord de la route, vous l’avez peut-être aperçue ?

J’étais trop préoccupée par mes ennuis, j’avoue que je ne l’ai pas remarquée.

-Vous êtes pressé à ce point, entrez, je vous offre un verre… Je vous véhiculerai ensuite jusqu’à la route, la nuit tombe vite et il y a quelques trous sur notre chemin.

Difficile de refuser, d’autant plus que la porte d’entrée vient de s’ouvrir et qu’une frêle silhouette apparaît.

-Ma fille Jeannette.

La jeune femme est brune, souriante, son visage est agréable, elle est vêtue d’un pantalon noir, un gilet de laine gris recouvre un chemisier blanc à pois, elle doit avoir dans les vingt-cinq ans,

La pièce où je suis introduit est vaste, meublée à l’ancienne, un buffet haut et bas, un vaisselier supportant de nombreuses assiettes en faïence, une grande table en bois massif et même une horloge normande, Martine serait admirative. Dans la cheminée quelques bûches se consument, mais elles sont là pour le décor je suppose car plusieurs radiateurs se devinent derrière des croisillons de bois.

-Si vous voulez prévenir chez vous, le téléphone est là.

Martine est chez sa mère souffrante, elle va y passer la nuit, je lui avais dit que je rentrerais assez tard, pas d’inquiétude.

-Alors c’est vous le spécialiste des fait-divers, je vous voyais plus âgé, depuis combien de temps travaillez-vous à la Gazette ?

-Quatre ans, bientôt cinq.

-Je me souviens de votre prédécesseur, monsieur Raymond Martin.

-Vous l’avez connu ?

-Oh que oui ! Malheureusement…Enfin non, c’était un brave homme, ce sont les circonstances de notre rencontre qui me font dire…malheureusement…Mon nom est Calluis, Jean Calluis…Ce nom ne vous dit rien ?

-Non, je devrais ?

-J’ai eu les honneurs de votre journal… pour mon déshonneur, articles et photos, j’ai même fait la une plusieurs fois.

-Explique papa, monsieur Passy ne connait pas notre histoire.

Devant une tasse de café, j’apprends que mon hôte est sorti de prison depuis sept ans après avoir purgé une peine de quinze ans de réclusion pour le meurtre d’un notable de la région, maire et conseiller général, tué lors d’une partie de chasse.

-J’ai clamé mon innocence mais mon avocat était un peu tendre devant le procureur, tout était contre moi, j’étais à proximité des lieux du crime, aucun alibi, un soi-disant bon motif, sinon deux.

La jeune femme intervient.

-D’autres avaient également de sérieux motifs pour supprimer ce monsieur.

-C’était à quelle époque ?

-En novembre 1976, j’ai été jugé en octobre 1977.

Je suis curieux, j’aimerais en savoir un peu plus sur cette affaire, dès demain je descends à nos archives.

Je prends congé des Calluis.

-Je vous conduis à votre voiture, il commence à tomber quelques gouttes.

Je salue Jeannette qui m’a accompagné jusque sur le perron, pendant que son père sort un 4/4 du garage.

-Peut-être à un de ces jours, quand vous passez dans le coin, faites un petit détour, venez nous voir…Alors vous faites demi-tour, je vais vous guider, vous passez sur un pont et aussitôt la route à gauche, ne la ratez pas, elle est à angle droit, cinq à six kilomètres et vous êtes sur la nationale.

…………



21/01/2012
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